L'ORIGINE DU MOT CANUT par Robert LUC
Ce mot qui désigne les tisseurs de soie reste mystérieux à bien des égards. Tout d’abord, le « t » ne se prononce pas et au féminin, c’est le mot de « canuse » qui est employé. De la même manière, l’art de la soie sera désigné par le mot de « canuserie ».
Quant à son origine deux explications possibles :
- Lors de cérémonies, les maîtres tisseurs se déplaçaient avec leurs cannes dont les pommeaux portaient en ornements des bijoux symboles de leur profession. Une crise économique les aurait obligé à les vendre. A l’occasion de l’enterrement d’un des leurs, les maîtres tisseurs seraient donc arrivés avec leurs cannes… sans leurs attributs. Un gone aurait fait alors cette remarque : « Tiens… voilà des cannes nues ! »
- Le Littré au XIXème siècle dit : « Peut-être de canette ». La canette étant le petit tube garni du fil de trame dans les métiers à tisser. C’est également la bobine de fil que l’on introduit dans la navette d’une machine à coudre.
A consulter pour en savoir plus :
www.maisondescanuts.com
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A PROPOS DU TERME DE CANUT
Le terme de Canut est jugé par beaucoup de tisseurs comme étant péjoratif. Ainsi en 1832, L’Echo de la Fabrique, journal des ouvriers en soie, lance un grand concours pour remplacer le mot de Canut. S’ensuivent de nombreuses propositions et parmi elles, les mots de « tisseur », « arachnéen », « polymite », « tissutier », « pamphilarien », « omnitisseur » sont retenus dans un premier temps. Puis après réflexion, les organisateurs penchent pour « tisseur ». En fait, le concours sera abandonné donnant en fait raison sans l’avouer, au chef d’atelier Labory qui écrit pendant le concours :
« J’ai cru, Monsieur, que c’était une plaisanterie que votre concours ouvert pour trouver un nom euphonique dites-vous, à la classe générale des ouvriers en soie. Je vois avec peine que vous y persistez : pourquoi donc, enfants ingrats, rougirions-nous du nom que nos pères nous ont laissé ! Pourquoi cette susceptibilité, pour mieux dire, cette pruderie ? Qu’a donc de déshonorant le nom de Canut ? Qu’importe que ce soit par raillerie ou autrement qu’on nous le donne ? Par lui-même un mot n’a rien de fâcheux. Appelons-nous Canut et soyons citoyens ! Je vous propose donc de fermer une discussion au moins intempestive, et de chercher au contraire à rendre au nom de Canut toute la gloire qu’il mérite, étant porté par des hommes probes et laborieux. (…) Intitulez-vous hautement « Journal des Canuts », on en rira d’abord, ensuite on s’y accoutumera ; ce nom deviendra aussi noble que celui de banquier, médecin, avocat, etc…, et vous aurez fait un acte de haute sagesse. »
Robert Luc
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LE CHANT DES CANUTS
Ce chant a été créé en 1894 lors de l’Exposition de Lyon par Aristide Bruant, en hommage aux Canuts de 1831. Il publiera ce titre en 1899 dans son recueil « Sur la route ». Ce chant accompagnera souvent les luttes ouvrières du XXème siècle.
« Pour chanter « veni Creator »
Il faut avoir chasuble d’or (bis)
Nous en tissons pour vous gens de l’Eglise
Et nous pauvres Canuts n’avons pas de chemise.
C’est nous les Canuts,
Nous sommes tous nus.
Pour gouverner il faut avoir
Manteaux et rubans en sautoir (bis)
Nous en tissons pour vous grands de la terre
Mais nous pauvres Canuts, sans drap on nous enterre.
C’est nous les Canuts
Nous sommes tous nus.
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira (bis)
Nous tisserons le linceul du vieux monde
Et on entend déjà la révolte qui gronde.
C’est nous les Canuts,
Nous n’irons plus nus (bis). »
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A PROPOS DU CHANT DES CANUTS par Robert LUC
Chrétien de Troyes (1135-1190) écrivit la complainte des tisseuses de soie. Voici les quatre premiers vers :
« Toujours draps de soie tisserons / Jamais n’en serons mieux vêtues / Toujours serons pauvres et nues / Et toujours faim et soif aurons. »
Sans soupçonner Bruant de l’avoir plagié, on peut noter que l’image de tisseuses ou de tisseurs de vêtements pauvrement vêtus, s’impose de tout temps. Le vieil adage ne dit-il pas : « Ce sont les cordonniers les plus mal chaussés ! »
En ce qui concerne le texte d’Aristide Bruant, son contenu est le fruit d’une conscience politique résultat des analyses et d’événements qui sont postérieurs aux journées de novembre 1831. Pour les canuts de la révolte de 1831, l’ennemie n’est pas sa clientèle (Eglise et pouvoir politique). C’est le négociant, le soyeux. Dans le n° 6 du 4 décembre 1831, on peut lire dans le journal des Canuts, L’Echo de la Fabrique, à propos de la venue du fils aîné de Louis-Philippe à Lyon : « Qu’il dise au Roi-citoyen, au père des Français que nous jurons tous de nous ranger au premier signal auprès de son digne fils et de vaincre ou de mourir pour le Roi, la patrie et la liberté. »
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LA DEVISE DE 1831
Lors de la révolte des Canuts des 21, 22 et 23 novembre 1831 va apparaître le drapeau noir frappé de la devise : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Le drapeau noir est le symbole du deuil. S’il apparaît le 29 juillet 1830 sur l’Hôtel de Ville de Paris lors des « Trois glorieuses » et le 20 septembre 1831 à Grenoble à l’occasion des troubles survenus lors de l’annonce de la capitulation de Varsovie, il prendra toute sa signification lors de cette révolte. Mazon dans son livre « Evénements de Lyon ou les trois journées de novembre 1831 » écrit : « La troupe des ouvriers s’est dirigée vers le quartier des Capucins où habitaient principalement les négociants en soie, portant avec eux un drapeau noir sur lequel était une tête de mort et ces mots : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Selon d’autres témoignages, celui du maire de Meximieux ou de la Gazette du Lyonnais par exemple, la devise des ouvriers aurait été : « Du pain en travaillant ou la mort en combattant ». Aujourd’hui on s’accorde à reconnaître comme exacte la première devise. Le préfet Bouvier-Dumolart écrit dès le 26 octobre : « Ces malheureux en travaillant 18 h par jour ne gagnaient pas seulement pour vivre ». Ce qui fait dire à Fernand Rude, l’historien incontestable de cette période de l’histoire de Lyon : « Maintenant ils veulent gagner assez pour pouvoir vivre en travaillant. Les ouvriers ne demandent pas tant « du travail », comme on l’a cru trop souvent, qu’un plus haut salaire. » Cette devise a un auteur. Il s’agit de Jean-Claude Romand, tailleur.
A propos de Jean-Claude Romand
Il est né à Montréal dans l’Ain. Tailleur dans les années 1820, il est confronté à la crise du vêtement lyonnais en 1827. Il sera réduit à la misère et deviendra un Républicain fervent. Il va participer activement aux journées de novembre en tentant de rallier les Canuts à la cause républicaine. Sans succès. Arrêté le 29 janvier 1832, Romand sera condamné par le jury de Riom à 2 ans de prison. Le jury de Lyon, lui infligera une peine de 5 ans de travaux forcés pour un vol minime commis quelques semaines avant l’insurrection alors qu’il était « sans travail et sans pain ». Il sera plus tard réhabilité. Il écrira en prison un livre : « Confession d’un malheureux. Vie de Jean-Claude Romand, força libéré par lui-même. » (Publié par Edouard Servan de Sugny en 1846).
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LES TRABOULES
Contrairement à une idée répandue, les Canuts ne sont pas les inventeurs des traboules, les premières apparaissent au IVème siècle. Le mot vient du latin « trans ambulare », passer à travers. Quand on construit sur une pente raide, on aménage des voies publiques en pentes douces pour les véhicules tirés par des chevaux. Le piéton, lui, veux se déplacer d’un point à un autre le plus rapidement possible, en ligne droite. Les bâtisseurs vont ainsi établir des passages à travers les immeubles. Dans la partie basse de la colline de Fourvière, le Vieux Lyon, les traboules seront à l’image de l’architecture Renaissance, époque de la construction du quartier. Au début du XIXème siècle, les Canuts s’installent sur le haut des pentes et le plateau de la colline de la Croix-Rousse. Une fois l’étoffe achevée, ils doivent livrer les rouleaux de soie aux maisons de soierie situées au bas des pentes. Les immeubles ateliers des Canuts vont ainsi accueillir ces passages. Les négociants utiliseront eux aussi ce système dans leurs propres immeubles.
A propos des traboules
Il est souvent écrit que les traboules servaient à se protéger en partie des intempéries ou des regards. C’est une conséquence mais certainement pas la raison première de leur aménagement. Le plateau de la Croix Rousse occupé par de très nombreux immeubles ateliers de Canuts n’a aucune traboule. Il a des passages, souvenir de son passé agricole. Les rues orientées en direction des pentes ont été percées au moment de la construction des immeubles et sont en ligne droite. Nul besoin de gagner du temps.
Les traboules sont du domaine privé. La disparition de l’activité de la soie, les modes de déplacement, l’importance de la sécurité et des actes d’incivilité ont conduit de nombreux propriétaires à fermer les traboules. Celles qui sont fléchées bénéficient d’une convention entre la ville de Lyon et les copropriétaires. La ville s’engageant à sécuriser, éclairer, nettoyer les traboules, les copropriétaires à les laisser ouvertes jour et nuit.
A consulter :
Traboules de Lyon de René Dejean. Edition Le Progrès (1992)
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NAISSANCE DU TISSAGE A LYON
En 1466 Louis XI sollicite la ville de Lyon pour qu’elle installe dans ses murs des métiers à tisser la soie afin que l’importation venant d’Espagne ou d’Italie soit freinée. Ville marchande, ville de foires, elle va refuser au prétexte de ne pas vouloir mécontenter les riches marchands du nord de l’Italie. C’est la ville de Tours qui accueillera les premiers ateliers de tissage. François 1er va revenir à la charge. En 1536, il accorde à Lyon le privilège du tissage des fils d’or, d’argent et de soie. Etienne Turquet et Barthélemy Naris, deux négociants d’origine piémontaise, vont être les pionniers de la soierie lyonnaise. A la fin du XVIème siècle, naît la « Corporation des ouvriers en drap d’or, d’argent et de soie » qui fait travailler 10 000 Lyonnais. En 1667 Colbert organise par une ordonnance royale, la Grande Fabrique qui regroupe tous les acteurs de la production de soieries. Il définit également les exigences de qualité qui satisfassent le Garde-Meuble royal. Les tisseurs travaillent essentiellement au pied de la colline de Fourvière, dans le quartier notamment de Saint-Georges. Ils ne viendront en haut des pentes et sur le plateau de la Croix Rousse qu’à partir de 1815 quand la mécanique de Jacquard, installée au-dessus des métiers, sera au point et nécessitera des plafonds à plus de 4 mètres de hauteur. Si au départ, marchands et ouvriers ne formèrent qu’une même corporation, à partir du XVIIIème siècle la Fabrique lyonnaise comporte trois classes distinctes. Les « négociants » appelés également les « marchands-fabricants » et plus tard les « soyeux », les « maîtres ouvriers » ou « chefs d’atelier » et les « compagnons ».
A propos de l’organisation sociale de la Fabrique
Le négociant : C’est un entrepreneur capitaliste. Il n’est pas un simple commerçant mais plutôt un marchand faisant fabriquer. Il se procure la matière première, fait teindre, se tient au courant des modes, choisi le dessin et passe commande au chef d’atelier. « C’est l’industriel véritable » écrira Monfalcon, représentant type de la bourgeoisie lyonnaise de l’époque.
Le chef d’atelier : C’est un tisseur domicilié et propriétaire de métiers. Il est obligé de travailler pour le compte du fabricant et sous son contrôle mais il n’est pas un salarié. Il ne vend pas au négociant l’étoffe produite de ses mains. Ce dernier qui lui fournit la matière première et le dessin, lui paie un prix de « façon » au moment de la livraison du tissu.
Le compagnon : C’est un ouvrier travaillant et vivant chez le maître ouvrier sur des métiers appartenant à ce dernier. Il est payé par le chef d’atelier.
Pierre Charnier, chef d’atelier et premier fondateur de la « Société de Surveillance et Indication Mutuelle » (premier nom du mutuellisme) en 1828, fait remarquer : « La canuserie ou classe de tisseurs est divisée et subdivisée comme la société. Elle a ses pauvres et ses riches, ses aristocrates et ses humbles sujets ».
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LES APPORTS DE LA REVOLTE DES CANUTS DE 1831
On peut s’étonner que cette révolte qui a été un échec quand aux revendications demandées, l’application des tarifs signés par les représentants des négociants et des Canuts ne sera faite que bien plus tard, ait eu un retentissement considérable en France, en Europe et ce, jusqu’à nos jours. Sans entrer dans une analyse très fouillée mais en s’appuyant sur les articles de l’Echo de la Fabrique, hebdomadaire créé par les tisseurs sur soie qui paraît d’octobre 1831 à avril 1834 et la thèse de Fernand Rude, on peut constater plusieurs éléments susceptibles de mieux comprendre ce qui a changé à partir de novembre 1831. D’abord savoir que les Canuts chefs d’atelier notamment mais aussi de nombreux compagnons, sont des travailleurs manuels instruits et d’une grande culture. Ils lisent, discutent, sont parfaitement conscients de leur savoir-faire et de leur place dans la structure préindustrielle de l’époque, participent à des associations prônant la solidarité ou la place essentielle de l’homme au cœur de l’économie. Les trois journées de révolte font apparaître quatre concepts nouveaux.
La devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant » signifie non pas, plus de travail, mais le désir de « vivre dignement par son travail ». C’est nouveau, cette volonté d’améliorer les conditions de vie et de travail. Le deuxième élément qui émerge de la révolte, est l’organisation des Canuts, quasi militaire. Pas de bandes désordonnées mais une grande discipline. Troisième nouveauté par rapport à d’autres révoltes, notamment celle qui s’est produite quelques semaines auparavant en Angleterre, une volonté très forte de protéger l’industrie de la soie. Les Canuts organisent un service d’ordre pour empêcher tout pillage. Enfin, momentanément, ils rompent avec l’esprit « compagnonnage » qui s’illustrait par un repli sur la profession et des rixes entre compagnons, jaloux de leur savoir-faire. Une « solidarité prolétarienne » pour reprendre leur expression, se met en place. Leur journal va d’ailleurs après novembre ouvrir largement ses colonnes à d’autres travailleurs en lutte et également aux femmes.
Les théoriciens du mouvement social vont, à juste titre nous semble-t-il, dater de ces trois journées, les prémices, le tout début, des futures organisations ouvrières, notamment syndicales. Dorénavant, quelque soit le régime politique mis en place, les Canuts viennent de démontrer, bien au-delà de l’échec de leur revendication, que les travailleurs unis pouvaient infliger une défaite à l’armée. La condition ouvrière vient de s’inviter dans le champ strictement politique. Les travailleurs européens, les militants politiques, les philosophes socialistes, anarchistes, communistes, progressistes, ceux qui agissent pour les droits de l’homme vont, au fil des années du XIXème siècle jusqu’en 1870, regarder Lyon comme la capitale du mouvement social. Avec chacun, bien sûr, leur propre analyse.
Robert Luc
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LES STATUTS DE LA SOCIETE DU DEVOIR MUTUEL DU 20 JUIN 1828
Les chefs d’atelier fondent en 1828 cette association. Ils prirent également le nom de Mutuellistes. Voici les deux premiers articles du règlement :
« Art. I. Le Devoir mutuel est une institution fondée par les chefs d’atelier de la Fabrique de la soie à Lyon et ses environs pour améliorer progressivement leur position morale et physique.
Art. II. Ils s’engagent :
1° à pratiquer les principes d’équité, d’ordre et de fraternité.
2° à unir leurs efforts pour obtenir un salaire raisonnable de leur main-d’œuvre.
3° à détruire les abus qui existent dans une Fabrique à leur préjudice, ainsi que ceux qui existent dans les ateliers.
4° à se prêter mutuellement tous les ustensiles de leur profession.
5° à indiquer tout ce qui est relatif à leur industrie, principalement les maisons de commerce qui auraient des commandes.
6° à établir des cours de théorie pratique où chaque membre pourra venir prendre des leçons pour améliorer ou simplifier le montage des métiers.
7° à acheter collectivement les objets de première nécessité pour leur ménage. »
En ce qui concerne l’organisation :
J-B Monfalcon, historien, fondateur du « Courrier de Lyon » créé en 1831 pour soutenir Louis Philippe, écrit : « Il existe cent vingt-deux loges de mutuellistes, chacune de vingt membres, dont l’un est président. De la réunion des cent vingt-deux présidents résultent douze loges centrales qui désignent chacune dans son sein, trois ouvriers pour composer la commission exécutive, formée de trente-six chefs d’atelier. Cette commission se résout elle-même en directoire de trois membres. »
Emile Leroudier (1870-1937), adjoint au maire de Lyon, écrit en 1924 : « La Société était divisée en groupe de vingt personnes. Onze groupes désignaient ensemble deux délégués qui constituaient, avec les représentants des autres groupes, la loge centrale qui tenait lieu de comité de direction et d’administration. »
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LES VORACES EN 1848 ET 1849 par Robert LUC
La société des Voraces composée de Canuts apparaît en 1846. Il semble que son premier objectif visait à lutter contre une mesure à leurs yeux injuste, celle de diminuer de moitié le pot de vin lyonnais, plus d’un litre, pour le vendre à la bouteille de contenance moindre. Ils se réunissaient d’ailleurs chez la mère Maréchal, à l’angle de la rue des Fossés (aujourd’hui d’Austerlitz) et la rue du Mail qui elle vendait le vin … au litre. Probablement, il s’agit là, compte tenu de l’époque, d’une affiche moins dangereuse que leurs motivations réelles. En effet dès le début de 1848, cette société n’accepte que les républicains. Ils seraient, d’après l’historien Bruno Benoît, porteur d’un double héritage : celui tiré de la révolte des Canuts de novembre 1831 et celui du combat républicain entrepris par les Canuts membres des sociétés Fouriéristes, Saint-Simoniennes ou encore Babouvistes après l’échec de la révolte de 1834. Ils sont environ 250 à 300 lors de la chute de la monarchie de juillet. Toujours est-il, comme l’écrit Nizier du Puitspelu, que le 24 février 1848, jour de l’abdication de Louis-Philippe, ils descendent à Lyon, s’emparent de l’Hôtel de Ville, proclament le République depuis son balcon, prennent la Préfecture. Le lendemain, ils se rendent au fort Saint-Laurent pour y prendre les armes. Les Voraces vont s’emparer du bastion n°4, en face du mont Sauvage, du bastion des Bernardines, du fort de Montessuy, du Palais de Justice, hissent un peu partout le drapeau rouge et brûlent les métiers à tisser installés dans les communautés religieuses. Emmanuel Arago, le délégué du gouvernement provisoire, arrive le 28 février et réussit à les convaincre que « la République doit amener tous les progrès et améliorer surtout le classe des travailleurs ». Jusqu’au 15 juin 1849, il y aura une cohabitation difficile entre eux, le pouvoir officiel et même les Lyonnais. Les Voraces ne disent-ils pas vouloir « boire à la santé de la République montagnarde dans le crâne des aristocrates » et sur une médaille qui leur est consacrée, on lit : « Aristocrates, modérés, égoïstes, tremblez ! A la première atteinte portée à la liberté les ondes du Rhône et de la Saône charrieront vos cadavres aux mers épouvantées. Le peuple est debout et 93 peut encore renaître. » Lors du soulèvement de 1849, ils ne seront pas soutenus par la population et durement réprimés à la Croix Rousse.
Pourquoi Voraces ?
Deux explications fournies par Bruno Benoît :
- Ils sont au départ des consommateurs et des travailleurs qui exigent le vin à la bouteille, que le boulanger ne fraude pas et que le négociant paye un tarif à façon, honnête. Ils auraient été affublés par ceux qu’ils mettent en cause, du surnom malveillant de « Voraces ».
- Le terme de Voraces serait la déformation de Dévoirants (compagnons du Devoir) en dévorants, puis voraces.
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LE CONSEIL DES PRUD'HOMMES
Le premier conseil des Prud’hommes a été créé à Lyon en 1806 et concernait au départ uniquement l’industrie de la soie. Il va avoir une importance capitale pour les Canuts et leur journal « L’Echo de la Fabrique » donnera chaque semaine des comptes-rendus des séances. Les tisseurs réclameront la parité Négociants-Canuts, s’opposeront à la modification du mode d’élection après 1831 (seuls les chefs d’atelier propriétaires de plus de 4 métiers seront éligibles) et tenteront de faire inscrire les décisions Prud’hommales en jurisprudence.
Comment sont nés les Prud’hommes ?
Il apparaît que cette création soit une réponse pragmatique à la désorganisation de l’industrie de la soie consécutive aux événements révolutionnaires. Réorganiser l’économie locale en s’inspirant des structures de la Grande Fabrique sous l’Ancien Régime, tel est l’objectif de Napoléon 1er. Cette structure n’est pas sans rappeler l’époque des maîtres gardes dont la fonction est de concilier et de juger les différents professionnels. Au tout début du XIXème siècle, pour les marchands-fabricants de Lyon le retour à la prospérité passe par le retour à l’ordre ancien. Le « libéralisme » qui a supprimé les anciens règlements entraîne selon eux, le travail en fraude et une concurrence illimitée. La chambre de Commerce de Lyon va envoyer aux instances parisiennes un très grand nombre de requêtes.
En 1801, Terret, marchand-fabricant publie un projet qui place la Fabrique sous la responsabilité d'un « jury conservateur ». Il serait composé de 4 marchands-fabricants et de 4 chefs d’ateliers. Chaptal, ministre de l’Intérieur s’y oppose dans la mesure où la séparation des pouvoirs administratifs et judiciaires ne serait pas respectée. De 1802 à 1804 la Chambre de Commerce renouvelle ses demandes en soulignant que, lors de différents entre négociants et chefs d’atelier, il faut se rendre devant le juge de Paix ou les autorités de police « sans aucune connaissance, ni expérience ». Napoléon fait préparer par le Conseil d’Etat un projet de Conseil de Prud’hommes. Camille Pernon, négociant, participe à la rédaction et c’est Regnault de Saint-Jean d’Angély qui le défend devant le corps législatif. Mis en place, il va susciter la méfiance des négociants. Aux élections du Collège marchands-fabricants du 13 octobre : 40 votants pour élire les 5 conseillers. Le 20 octobre c’est au tour des Canuts : 92 votant pour élire 4 conseillers. Rappelons que les ouvriers en soie sont plus de 20 000 sans compter les femmes qui accomplissement des tâches importantes à cette époque, et qui sont maintenues à l’écart. Dès 1807 un Conseil des Prud’hommes est installé à Rouen puis dans le Languedoc, le Nord, la Normandie mais aussi à Aix-la-Chapelle, Gand, Rome …
Prud’homme : vient du XIème siècle « preu d’homme » ou « prodome » « homme de valeur » d’où « sage » et « expert ». Au XVIIème on trouve Preudomme « homme expert dans son métier » ou « artisan-expert auprès des tribunaux »
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L’ECHO DE LA FABRIQUE
C’est le 23 octobre 1831 que paraît l’annonce de la création du premier journal ouvrier à l’initiative des Canuts, l’Echo de la Fabrique. Cet hebdomadaire va être publié jusqu’en mai 1834. 131 numéros qui sont autant d’occasions de se plonger dans la vie quotidienne des tisseurs sur soie. L’Echo de la Fabrique, « journal par actions, spécialement consacré à la manufacture d’étoffes de soie et de toutes les industries qui s’y rattachent » se fixe pour objectifs de « faire connaître avec précision et franchise la cause de malaise général et les moyens d’obtenir un équilibre qui, sans léser les intérêts généraux des chefs de fabrique, apporterait une amélioration dans le sort de ceux qui sont sous leur dépendance ». On le voit, rien de révolutionnaire, de subversif mais une véritable volonté d’amélioration des conditions des ouvriers sans pour autant mettre en danger l’industrie de la soie. En même temps sont désignés clairement les adversaires : les négociants qui abusent. Dès le premier numéro les journalistes rappellent sans le nommer le décret de 1744 qui créera deux professions distinctes, négociants d’un côté, tisseurs de l’autre : « Messieurs les négociants dont on n’ignore ni la condition primitive, ni le marche pied qui les a aidés à se hisser sur de coffres-forts immenses. » Les objectifs seront constamment à l’esprit des rédacteurs dans la courte mais féconde vie de l’Echo de la Fabrique.
A propos de l’Echo de la Fabrique
L’Echo de la Fabrique est un extraordinaire laboratoire d’idées. Tous les grands thèmes, dont beaucoup font encore débat aujourd’hui, sont abordés. On y trouve les comptes-rendus des séances de Conseil des Prud’hommes et son combat pour faire avancer le droit de représentation dans les jugements et pour la création d’une véritable jurisprudence. On assiste à la recherche d’un autre mot que celui de Canut, ce qui nous livre au passage l’origine de cette appellation. Le journal ouvre ses colonnes aux féministes de l’époque, aux Saint-Simoniens, aux Fouriéristes. On trouve des articles sur la littérature et de nombreux poèmes sont publiés. De nombreux articles évoquent l’enseignement, la santé, l’économie, le mutuellisme mais également la peine de mort, la religion. Et si l’on assiste à des polémiques violentes avec les autres journaux liés au pouvoir, l’humour n’est pas absent dans l’Echo de la Fabrique avec la fameuse rubrique « coup de navette ».
A consulter pour en savoir plus :
http://echo-fabrique.ens-lsh.fr
http://canutdelacroixrousse.blogspot.com
A consulter pour en savoir plus :
echo-fabrique.ens-lsh.fr
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LES COOPERATIVES DE DISTRIBUTION
Au 95 de la Montée de la Grande-Côte une plaque rappelle que c’est dans cet immeuble que fut installée la première coopérative de « commerce véridique et social » par Michel-Marie Derrion, un négociant et Joseph Reynier, un tisseur de soie, en 1835. Dans le numéro du 12 octobre 1834 de l’Indicateur, journal qui tente de poursuivre l’action de l’Echo de la Fabrique, on trouve l’analyse qui va conduire à cette création sociale. Voici quelques extraits.
« Le remède à l’exploitation des classes laborieuses, par un petit nombre d’hommes, se fera attendre encore longtemps ; il ne peut arriver que lentement et à mesure que la raison gagnera du terrain sur la cupidité ; néanmoins, il serait possible aux ouvriers de se soustraire dès à présent à cette fourmilière d’exploitants, qui spéculent sur leur salaire et sur leurs dépenses, et d’arriver, par des achats faits collectivement, au même résultat qu’obtiennent les personnes aisées. Il y aurait dans ces opérations collectives, une notable amélioration. Ce serait un premier pas vers l’avenir.
En effet, il serait très facile aux chefs d’atelier de s’entendre pour former un premier fonds commun, d’investir de leur confiance un homme probe et connu, et de le charger d’acheter en gros tous les objets de consommation d’une première nécessité ; que chacun se partagerait selon la mise de fonds qu’il aurait fourni. Ce système, se développant progressivement, répandrait peu à peu l’aisance dans les classes inférieures, et forcerait les hommes oisifs à prendre part à l’œuvre sociale, à apporter leur tribut à l’intérêt de tous.
Sans doute que pour mettre ce que nous indiquons en pratique, il faut d’abord être désintéressé et confiant ; car il peut se rencontrer des obstacles qui exigent ces qualités ; pour les surmonter d’ailleurs, il vaut bien mieux risquer de ne pas réussir et d’être trompé, que, si pour ne rien perdre, on aime mieux languir dans la misère. Beaucoup de personnes diront : une telle entreprise est impossible ; il faut, pour qu’elle réussisse, un trop grand concours d’individus et de volontés uniformes ; c’est encore une chimère généreuse. Eh bien ! Nous, nous leur répondrons quand tout est naturel, tout est possible ; il ne faut que des volontés, et elles peuvent se trouver, pas en grand nombre, peut-être, mais assez pour commencer et réussir. »
Robert Luc
A consulter pour en savoir plus :
echo-fabrique.ens-lsh.fr
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Hommage des canuts à Jacquard
Encore aujourd’hui il n’est pas rare de lire ou d’entendre des critiques parfois violentes à l’égard de Jacquard. Responsable selon certains de la misère des Canuts et son invention à l’origine de la révolte de novembre 1831. Il est ainsi fort intéressant de lire sous la plume de Marius Chastaing, l’un des rédacteurs de l’Echo de la Fabrique créé en 1831, un texte paru dans le numéro 2 du 28 septembre 1834 de la Tribune Prolétaire, son nouveau journal, publié après la révolte de 1834.
« Ce n’est pas seulement dans les fastes de l’industrie que le nom de Jacquard sera répété d’âge en âge, mais aussi dans ceux des bienfaiteurs de l’humanité. Si cette race d’hommes étiolée, souffrante et rachitique, ayant des mœurs, une physionomie, un langage à part, race destinée à la privation des jouissances de la vie, dévouée au supplice de la mort lente des hôpitaux, si cette race a disparu, c’est à Jacquard que nous le devons, hâtons-nous de le proclamer. C’est à la suppression des machines que la fabrique employait avant la découverte de Jacquard, qu’il faut attribuer, l’amélioration physique que les ennemis mêmes de la classe ouvrière reconnaissent avec un secret dépit ; car ils n’ignorent pas que de cette amélioration physique est née une amélioration morale, et que de l’une et de l’autre combinées surgira L’EMANCIPATION. »…
« Félicitons-nous des honneurs rendus à la mémoire de Jacquard, car ils rejaillissent sur la classe dont il faisait partie, nous y puisons d’ailleurs un haut enseignement moral. Jusqu’à ce jour la vanité bourgeoise, l’esprit de caste ou de coteries avaient fait le plus souvent les frais des apothéoses nécrologiques. Ici, c’est un homme du peuple auquel des hommes d’une classe réputée supérieure rendent dommage. Nous sommes heureux de voir accorder à ces hommes d’élite, en la personne de l’un d’eux, la distinction sociale, que l’envie, la morgue aristocratique, les passions haineuses et cupides leur disputent de leur vivant. Il est temps que l’artisan habile, l’ouvrier de mérite, dont les bras nerveux et les mains dures, soumis à l’action d’une intelligence supérieure, se sont épuisés à produire utilement et sans cesse, aient aussi, après leur mort, une voix qui redise leurs fatigues et leurs travaux. Cette tâche religieuse, c’est aux amis du peuple, aux prolétaires comme eux à s’efforcer de la remplir. Essuyons la noble sueur qui découle du front des travailleurs. »
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